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06 juillet 2012

Monsieur C : un homme en reconnaissance (3)

par Isabelle Farcy-Haïd

Mr C .me demande de sortir de ma fonction.  Il me met en position de toute puissance, il veut être totalement pris en charge.
Dans un premier temps je fûs submergée par un sentiment d’agacement face à ce comportement infantile : « il me prend pour sa mère ! ».
                                 
De ce ressenti je décode le mécanisme du transfert. Mr C. désire que je prenne la place de cette mère : « occupe-toi de moi ».

Sur le transfert FREUD précise : Il est entendu que nous ne cédons pas aux exigences du malade découlant du transfert ; mais il serait absurde de les repousser amicalement ou avec colère. Nous surmontons le transfert, en montrant au malade que ses sentiments, au lieu d’être produits par la situation actuelle et de s’appliquer à la personne du médecin, ne font que reproduire une situation dans laquelle il s’était déjà trouvé auparavant. Nous le forçons ainsi à remonter de cette reproduction au souvenir. »[1]  

Alors  j’ouvris le courrier pour lui remettre la lettre que nous avons lue ensemble, je ne pouvais rien en faire, lui seul était en capacité de répondre à la demande du courrier.
Je lui fis comprendre que le fait d’attendre l’assistante sociale pour ouvrir ses courriers n’était pas judicieux puisqu’il n’y avait que lui qui pouvait répondre au contenu des courriers. J’ai tenté d’estomper cette toute puissance maternelle  en lui signifiant qu’il n’y avait que lui qui pouvait quelque chose pour lui : « Sois autonome ! »

Lucian Freud, autoportrait
Pour terminer cette situation,  je vais faire état de ma dernière rencontre avec Mr C. qui fût pour le moins…surprenante pour moi !
Alors que nous terminions notre entretien, qui portait sur des dossiers administratifs à compléter, j’étais encore assise et je terminais quelques prises de notes. Mr. C. se lève pour se diriger vers la porte et me dit au moment de partir : « Vous savez c’est dur en ce moment pour moi, l’infirmière vient deux fois par semaine et elle me fait une piqûre dans le sexe, et bien ça fait mal ! ».
Je ne fis aucun commentaire, d’abord parce que je restais sans voix !
 Je serais tentée de faire l’hypothèse que M.C. était venu me faire part de son angoisse. Il y avait dans cette phrase quelque chose de provocateur en premier lieu.
Mr C. me parle de lui en tant qu’homme dans sa toute puissance symbolique. 



                                 S’adresse-t-il vraiment à l’assistante sociale ?
                                 Pourquoi me dépose-t-il cela en fin d’entretien ?

Le premier temps fût le temps de la sidération qui me laissa sans voix ! : « Le caractère provisoire de cette suspension de la parole est propre à l’étonnement, qui est fugace car sa durée de vie ressemble à celle de l’étincelle ; elle est vouée à ne pas durer et à ne laisser que le souvenir d’un « blanc », d’un instant éphémère où le sujet a été déshabité de la parole. »[2]
J’interprète cet instant éphémère du « blanc » comme le seul moyen pour moi de sortir de cet état de sidération. Cette apostrophe de Mr. C. n’attendait pas de réponse. Avec du recul je fais l’hypothèse que c’est peut être parce que Mr. C. a pu avec tant d’aisance  corréler le signifiant et le symbolique que  j’en perdis mon latin !
Mr C. ne me parle pas seulement de sa souffrance physique « ça fait mal » mais aussi de son angoisse. Je pense en particulier à l’angoisse de castration : « C’est que l’inconscient est un absolu concret et que l’image de la castration, son fantasme, est inséparable de la perte du pénis »[3].
La démonstration de son angoisse parlait bien de l’angoisse de la perte du pénis dans le fantasme comme dans la réalité.
Mais pourquoi me raconte t-il cela à moi, alors que le contenu de l’entretien ne laissait en rien présager de ce sujet de conversation ?




Lucian Freud 

J’ai cherché ce qui aurait pu se passer à la fois dans l’entretien ce jour là et sur les derniers entretiens que nous avons eus.

Je fais alors cette hypothèse : puisque cette angoisse de castration est toujours rapportée à la menace du père qui fait Loi : « Derrière le père réel, se cache un père imaginaire qui est gardien des Lois que nous supposons devoir respecter, ces lois répondent à notre organisation symbolique toute subjective. Il va sans dire que cette symbolisation contenue dans le concept de « nom du père » est capitale pour la psychanalyse. »[4].
J’ai analysé, en faisant le lien avec l’entretien précédent, que c’était peut être ma position autoritaire, fonction symbolique du père, pour lui signifier que je n’étais pas sa mère, qui aurait déclenché chez lui la manifestation de cette angoisse : « L’angoisse de castration est le moteur d’une symbolisation. Elle est encore ce qui permet le détachement du premier objet d’amour : une (la mère) de perdue, dix de retrouvées. »[5] . 

Plus je cristallise la relation dans son cadre légitime pour travailler comme il se doit avec Mr. C., plus il tente de briser le cadre avec « virilité » ! Puis-je le dire ainsi ?


[1] « Introduction à la psychanalyse »- Sigmund Freud – ed. Petite bibliothèque PAYOT- 2001- p. 541.
[2] « Les trois temps de la Loi » Alain Didier-Weill – ed. Du Seuil – 1995 – p.118. 
[3] « Les 100 mots de la psychanalyse » Jacques André – ed Puf que sais-je ?- 2009 –p.23.
[4] Op.cité « Introduction à la psychanalyse » p.64.
[5]  Op. Cité « les 100 mots de la psychanalyse » p.23.

29 janvier 2011

Coline, Princesse d'aujourd'hui... Epilogue

Chacun a pu entendre l'autre, s'entendre. Le choc est rude cependant,  particulièrement pour Mme K. la mère, qui continuera encore longtemps à m'appeler. Elle dit lors de notre dernier entretien :
" Coline se sent mieux, elle reparle avec son père, nous reprenons des relations. Elle a toujours son nouveau copain mais elle préfère avoir son appartement. C'est difficile pour moi, c'est encore mon gros bébé, mais enfin, il faut qu'elle se débrouille maintenant. "
Mme est fragilisée, elle éprouve encore le besoin de m'en parler, peut être parce que cet espace que nous avons crée ensemble a pu être investi par chacun ; certes, de façon différente, plus ou moins importante, et cela a pu apporter un soutien, un moment de calme dans le tumulte, ou certaines choses ont pu être posées.

Alexandra Petracchi
" Ça a été la tempête, le bouleversement, on n'était pas préparé... Je la voyais encore quelques années, tranquille, dans sa petite vie. La voir si changée... Je n'étais tellement pas comme ca à son âge, cet évènement a tout bousculé... Je suis perfectionniste, je voulais tout maîtriser ; il faut que j'accepte enfin l'indépendance de ma fille et sa façon de voir. Tous ces évènements, ces rencontres, ca m'a beaucoup travaillé... Je vois une psychologue maintenant, mais je vous remercie de m'avoir aidé. On culpabilise beaucoup, je me suis appliquée et, avec ma fille, ca n'a pas marché. J'ai eu des soucis dans ma vie, des maladies, mais ca ne m'a pas chamboulé
  autant ".


Les relations de Coline avec ses parents sont encore complexes mais elles sont possibles désormais. Pendant une longue période, Coline ne supportait pas de les voir ensemble, et n'adressait plus du tout la parole à son père. Aujourd'hui, chacun réapprend à se côtoyer, même si vivre ensemble n'est plus possible. Mais des liens demeurent, se retendent, se reconstruisent.

Le symptôme de Coline, l'expression de son mal être, le travail sur la crise d'adolescence a mis à jour la crise familiale et le malaise de chacun. Le conte se termine, du moins ma lecture, car l'histoire se poursuit et se construit, sans besoin de mon écoute et de mon regard.
" Les contes de fées nous disent que malgré l'adversité, une bonne vie pleine de consolations est à notre portée à condition que nous n'esquivions pas les combats plein de risques sans lesquels jamais nous ne trouverions notre véritable identité. "(1)

Coline est revenue, seule, me revoir. Lorsque je lui ai demandé si elle souhaitait avoir un dernier entretien commun avec ses parents, elle m'a dit en souriant : " Non je ne préfère pas. Je viens vous voir seule encore cette fois, et eux s'ils viennent vous voir tous les deux, je pense que ca leur fait du bien. Je vous remercie, j'ai eu besoin de vous rencontrer pendant ma crise. Je suis venue vous dire au revoir et merci." Elle m'indique que désormais, elle n'a plus besoin de mon accompagnement que le temps est venu, ici aussi de se séparer, et que, comme dans une thérapie, " Le plus souvent le psychanalyste chute de sa place majuscule, pour devenir du rien, le souvenir plus ou moins exact d'un chemin accompli ." (2).

Tesa Gonzàlez
J'expérimente ce même processus, je l'accepte et je salue sa lucidité.

Pour Coline, qui n'a pas choisi un chemin facile, il m'est agréable de penser que, comme la princesse du conte, cette histoire lui a permis d'entendre " sur [elle] même et sur ses conflits internes à un moment précis de sa vie " (1) et qu'elle s'engage désormais, en tant que sujet à part entière, dans sa vie et ses projets.

" La Princesse décida, au début du printemps, de partir à son tour loin du château. Elle avait choisi finalement de quitter le cocon maternel malgré les tendres appels de la Reine et les explications avec le Roi son père. Elle s'aperçut que les souvenirs de sa dispute avaient été amplifiés par son chagrin et sa frustration de n'être pas Reine aux yeux de son père, mais seulement une jeune princesse. Cependant, elle accepta ce grand changement et en fut même soulagée. Elle regardait maintenant différemment le Roi, qui avait osé défier la toute puissance de la Reine mais aussi la sienne, en refusant de les laisser régner seules, sans partage, sur leur royaume imaginaire. Le chemin fut long et douloureux. La jeune fille rencontra bien des gens et connut bien des aventures, parfois bien plus difficiles qu'elle ne l'imaginait. Mais enfin, c'était la vie qu'elle avait choisie, et elle n'avait pas envie de renoncer à ses choix. Elle partit donc découvrir le monde. "  

©

                                                          dessin Alexandra Petracci 

Fin
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(1) BETTELHEIM B., Psychanalyse des contes de fées, réédition POCKET, 2008
(2) GARATE-MARTINES I., article Petits propos sur le transfert, publié sur le site www.psychanalyse en mouvement.net
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extraits du mémoire "L'A.S. en établissement scolaire : contours d'un espace relationnel avec l'élève" Martine ASSANDRI / D.U. Penser le travail social 2008/2010